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Pourquoi analyser les mots du discours politique ? Typologie des mots utilisés en campagne électorale

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    elodie
  • il y a 1 jour
  • 9 min de lecture

Les mots, les mots, toujours les mots :) Et s'il y'en a des bleus, "qui rendent les gens heureux", comme nous le rappelle la chanson de Christophe (pour ceux qui ont la réf... oui le temps passe...), je me suis demandée comment cartographier les mots du politique. Je vous partage le fruit de cette réflexion ici. Avant, il nous faudra faire un détour théorique pour comprendre l'enjeu majeur de cette sémantique appliquée au politique. Décryptage.


Pourquoi analyser les mots du politique ?

Voici une question bien légitime, au croisement du linguistique, du philosophique, du politique, du cognitif et de l'existentiel.


1. Au niveau linguistique et sociologique: les mots ne décrivent pas seulement le monde, ils le découpent


La linguistique structurale — de Saussure à Lakoff, en passant par Barthes — rappelle une chose fondamentale : le langage n’est pas un miroir du réel.

Il est un système de signes.


De ce point de vue, un mot :

  • sélectionne une portion du réel,

  • laisse le reste dans l’ombre,

  • organise la perception.


Par exemple, dire « réforme » ou dire « licenciement » ne décrit pas la même réalité, l'un met l'accent sur le "comment" ou la méthode, alors que l'autre parle des conséquences. De fait, notre représentation de l'événément n'est pas la même.


Le mot agit comme une grille de lecture du monde.

Analyser les mots revient donc à analyser la structure invisible du sens.


D'un point de vue plus sociologique, Bourdieu nous rappelle que la langue est surtout un lieu de pouvoir et de rapports sociaux. Pour lui, la langue n’est jamais un simple instrument de communication. Elle est un instrument de pouvoir social.


Dans Ce que parler veut dire, il montre que les mots tirent leur efficacité non seulement de leur contenu mais aussi de la position sociale de celui qui parle. Un même mot prononcé par deux individus différents n’a pas la même force.


Autrement dit, la parole est toujours prise dans un champ social structuré par des rapports de domination.


Dans cette perspective, les mots ont trois fonctions :

  1. Nommer Nommer un phénomène, c’est déjà le faire exister socialement.

  2. Classer Les mots découpent le réel en catégories. Par exemple : élite, peuple, réforme, crise.

  3. Légitimer Certains mots deviennent des évidences partagées.


Pour Bourdieu, la lutte politique est donc aussi une lutte pour la définition des mots. Celui qui impose les catégories du langage impose souvent les catégories de la pensée collective. Vous comprenez mieux l'enjeu sémantique en contexte d'élection.


Cette vision se rapproche de celle de Foucault. Dans L’archéologie du savoir, ce dernier explique que chaque époque possède ses propres régimes de vérité. Ces régimes organisent la production du savoir et la circulation des mots.


Ainsi, certains termes deviennent légitimes tandis que d’autres disparaissent.


Analyser les mots permet donc de repérer :

  • les catégories dominantes d’une époque,

  • les frontières du pensable,

  • les zones d’exclusion du discours.


Pour Foucault, le langage n’est pas seulement un outil : il fait partie des dispositifs de pouvoir qui structurent les sociétés.


2. Au niveau philosophique : le pouvoir passe par le langage


Depuis l’Antiquité, la philosophie a compris que le langage est un instrument de pouvoir. Chez Aristote déjà, la rhétorique est l’art de persuader. (Pour plus d'informations, vous pouvez lire cet article sur les théories du langage)


Platon de son côté évoque les Sophistes, reconnus comme ceux qui instumentalisent le langage pour persuader, convaincre et faire agir. En cela, les sophistes pré-figurent déjà l'ère du "bullshit" dans laquelle nous sommes : selon eux, la vérité importe moins que l’efficacité du discours.


Pour Platon, le danger est immense : si les mots peuvent persuader indépendamment de la vérité, la démocratie risque de devenir le terrain de la manipulation.


Plus proche de nous, Roland Barthes montrera que le mythe transforme des constructions historiques en évidences naturelles. Le langage donne l’impression que certaines idées « vont de soi » alors qu’elles sont le produit d’une culture et d’un contexte. 



Dit autrement encore : le pouvoir ne s’exerce pas seulement par la contrainte mais par la définition des mots et l'usage des symboles.


Le mot comme révèlateur de nos passions et émotions


Au XVIIe siècle, Spinoza apporte une perspective différente mais complémentaire. Le philosophe voit le mot comme le langage comme le reflet des passions humaines.

Spinoza explique que les autorités peuvent gouverner les foules en orientant leurs représentations. Les mots activent des images et des émotions qui influencent les comportements collectifs.

Le langage devient ainsi un outil de gouvernement des affects.

Vous comprenez pourquoi, en contexte d'élection, cette pensée est éclairante. Et tout n'est pas perdu.


Spinoza ne condamne pas le langage pour autant. Au contraire, il affirme que comprendre les mécanismes du discours permet de se libérer partiellement de la manipulation.


La connaissance du langage devient donc une forme d’émancipation intellectuelle.


  1. Au niveau psychologique et neurocognitif : les mots orientent la perception et la décision


Les sciences cognitives montrent que l’être humain ne traite pas l’information politique de manière parfaitement rationnelle. Face à la complexité du monde social, le cerveau utilise des raccourcis mentaux pour interpréter rapidement les situations. Les mots jouent alors un rôle central, car ils servent de signaux cognitifs qui orientent immédiatement la perception.


Un mot comme crisesécuritéréforme ou avenir n’est pas seulement descriptif : il active un cadre mental dans lequel les événements vont être interprétés. Une fois ce cadre installé, il devient difficile de penser la situation autrement. Le langage fonctionne ainsi comme une architecture invisible qui organise la compréhension du réel.


George Lakoff explique cet exemple désormais connu : lorsque les Démocrates reprennent le terme "allégement fiscal", ils ont "perdu" d'avance puisqu'ils acceptent le "frame", ou cadrage cognitif implicite contenu dans les mots : la fiscalité c'est lourd, c'est à alléger, c'est une contrainte, etc. Celui qui impose les mots impose souvent le cadre du débat.


Le mot comme déclencheur émotionnel.


Les mots agissent également sur le plan émotionnel. Les recherches en psychologie montrent que certaines expressions déclenchent des réactions rapides dans les circuits cérébraux liés à la peur, à l’espoir ou à la colère. Ces réactions émotionnelles interviennent souvent avant même l’analyse rationnelle. Le discours politique mobilise donc fréquemment des termes capables d’activer ces affects collectifs. De ce point de vue là, l'intuition de Spinoza est totalement validée.


La répétition joue aussi un rôle décisif. Lorsqu’un mot ou une idée revient constamment dans l’espace public, le cerveau finit par l’associer à quelque chose de familier. Or la familiarité produit un effet bien connu en psychologie : ce qui est familier semble plus crédible. La répétition contribue ainsi à transformer certaines idées en évidences.


Il existe bien sûr d'autres biais. Ce sera l'occasion pour un autre article ;)



4. Conséquence pour l’analyse des mots et stratégies linguistiques du discours politique

Observer les mots d’un discours — politique, médiatique ou institutionnel — permet donc de comprendre :

  • quelles catégories sont imposées,

  • quels imaginaires sont mobilisés,

  • quelles réalités sont invisibilisées.


Les mots sont les unités élémentaires de la construction du réel social.

Les analyser revient à rendre visible ce qui, dans le langage, paraît aller de soi.

Analyser les mots du politique revient donc aussi à observer les mécanismes cognitifs et émotionnels qui orientent la formation de l’opinion.


Le langage ne se contente pas de transmettre des idées : il influence la manière dont les individus perçoivent les problèmes, ressentent les situations et prennent des décisions collectives.


Typologie des mots en campagne électorale ou les mots du politique


De manière plus générale

Dans mon ouvrage Anti-Bullshit, je mets un point d'honneur à vous transmettre ce fonctionnement du langage. J'y évoque ainsi une typologie de mots qui, à mon sens, rend accessible les strucutres invisibles et sous-jacentes qui structure la langue publique. Je vous la partage en partie ici.


1️⃣ Les mots Totem : Ceux de l’appartenance tribale locale. Ils construisent le “nous”.

Exemples : commune, village, notre, territoire, union.

Ils activent l’identité collective. Ce sont des mots identitaires.

Ils servent à créer une communauté symbolique. Le désaccord devient quasi sacrilège.

Ils dessinent un territoire, une ligne séparative, nourrissent le besoin d'appartenance.

Ce sont des mots plus incarnés, qui renvoient à une dimension plus "locale".


2️⃣ Les mots Fétiches : Des mots très investis émotionnellement, porteurs d’espoir.

Ce sont des mots

Exemples :avenir, vivre, dynamique, élan.

Ils projettent un futur désirable.

Ce sont des mots très abstraits, très symboliques. On les affiche sur les murs.

Ce sont quasi des ombrelles protectrices, qui rassurent sur l'orientation collective. On rappellera le sens psychologique freudien du fétiche : c'est un objet de fixation symbolique. Il cristallise un désir, une croyance ou une projection affective qui dépasse largement sa signification objective.

Transposé au langage politique ou social, un mot fétiche fonctionne de manière comparable : le terme lui-même semble porteur d’une promesse ou d’un sens puissant, alors qu’il agit surtout comme un point de fixation symbolique sur lequel viennent se projeter des attentes collectives.


3️⃣ Les mots Gri-gri : Répétés comme des mantras.

Utilisés pour crée la plus forte adhésion possible. D'où leur aspect très abstraits.

Exemples : ensemble, bienveillance, transformation.

La répétition crée la croyance. Mais vide aussi le mot de sa substance, qui à force, peu devenir un mot-zombie. Le mot "résilience" est un bon exemple. La dernière fois je suis tombée sur la publicité d'un shampoing vantant les vertus "resilientes" des cheveux. Cela fait partie du cycle du langage : naissance, expansion, maturation, affaiblissement, disparition...


4️⃣ Les mots Épouvantails (voire Grenades) : Ceux qui mobilisent la peur.

Exemples : chaos, crise, insécurité, wokisme...

Ils servent au cadrage cognitif par menace.

Leur fonction est de polariser l’attention, activer l’émotion, réduire la nuance.

Point de vigilance : certains contextes justifient l’usage d’un terme alarmant. L’analyse doit porter sur la disproportion entre le mot et la réalité décrite.

Ils deviennent des mots Grenade lorsqu'ils sont totalement déconnectés de la réalité, comme "buzzword" pour déclencher une réaction, détourner du fond.


5️⃣ Les mots “mouchoirs” : Ceux qui font pleurer...

Phénomène :d'affectivisation du débat par lexique compassionnel.

L'effet produit est de rendre indiscutable une position (“si vous contestez, vous êtes insensible”).

On est dans le registre du Pathos à tout crin.

Exemple. : “dignité”, “souffrance”, “respect”,

Indice : émotion convoquée à la place d’arguments (pathos qui remplace le logos).


6️⃣ Les mots Voldemort : Ceux dont-il-ne-faut-pas-prononcer-le-nom

Exemples : impôts, dettes, conflits, licenciements.

On observe donc des stratégies rhétoriques et discursives de contournement pour ne pas les prononcer. Par exemple :

  1. L’euphémisation : remplacer un terme brutal par un terme plus doux.Ex. « plan de sauvegarde de l’emploi » pour licenciements, « ajustement fiscal » pour augmentation d’impôts.

  2. La périphrase : dire la même chose mais en l’enrobant dans une formulation plus longue et plus abstraite.Ex. « effort contributif » au lieu de impôts supplémentaires.

  3. La technicisation ou le jargon administratif : utiliser un vocabulaire technique qui atténue l’impact émotionnel du mot.Ex. « restructuration », « optimisation », « rationalisation ».

A noter que le silence ou l'absence est parfois aussi signifiante que le discours.


La campagne des municipales de 2026 (noms de liste)


Nuage de mots de la campagne municipale 2026
Nuage de mots de la campagne municipale 2026

Avant même l'analyse, on constate que corpus extrêmement homogène, ce qui est en soi un signal sémiologique fort.


Nous sommes dans la langue de coton décrite par Huyghe, typique des discours ouateux qui repose avant toute chose sur l'aspect consensuel mais qui n'apporte rien en terme de sens : on anesthésie, on rassure, on cagole mais rien de plus.


Avant même de classer, on observe :

  • Une surreprésentation du registre relationnel et consensuel

  • Une faible conflictualité lexicale

  • L'absence quasi totale de mots concrets (logement, impôt, sécurité, budget, école…)



Fréquence des mots présents dans les noms de liste pour les municipales 2026
Fréquence des mots présents dans les noms de liste pour les municipales 2026

Maintenant entrons dans le détail. Extrait de mon interview pour Ouest France :


Les mots totem, fétiche, gri-gri

Dans ma typologie, les mots comme "ensemble", "avenir", "vivre", "agir" sont ce que j'appelle les mots GRI-GRI, agités comme des incantations, répétés à l'infini (joue sur le phénomène de saturation positive), surtout impossible à contester. Censés porter une vision, comment ne pas douter de leur vide sémantique ? Pour la plupart, ils sont tant répétés, attendus, communs qu'ils en sont devenus des mots ZOMBIES, errant, vidés, sans subtance dans notre langage.


Il y a quelques mots TOTEM, ceux qui sont davantage identitaires, marquant l'aspect tribal (jouant sur le phénomène de l'appartenance). Il en va ainsi pour village, notre, union. Le totem fonctionne ici à bas bruit : Ce n’est pas la Nation ou la République (mots Fétiches), mais la micro-identité locale.


Enfin, je note la présence d'un mot MOUCHOIR : coeur. Il joue sur le registre de l'émotinnnalité. Il est censé mobiliser par l'affect.


Les mots tabous du politique

Mais il ya surtout les mots VOLDEMORT-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom et qui brillent de leur absence. On pense à impôt, sécurité, dette, conflit, responsabilité, récession, inflation, par exemple. Ce silence est signifiant. Ce sont les mots tabous du discours politique


En conclusion, rappelez-vous bien qu' observer les mots d’une campagne, c’est souvent comprendre le récit politique avant même les propositions.

Dimanche, écoutez les programmes. Mais écoutez aussi les mots qui reviennent… et ceux qui disparaissent.





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