La lettre du couple Moretti à ses employés : comment le discours reconfigure le sens d’un événement
- elodie
- il y a 19 heures
- 7 min de lecture
Introduction – Pourquoi analyser ce discours ?
Lorsqu’un événement dramatique survient, la communication de crise n’est jamais neutre. Elle n’est pas seulement un vecteur d’information : elle est un acte symbolique, une tentative de reprise de contrôle du sens, du cadre interprétatif et des responsabilités perçues.
La déclaration du couple Moretti adressée à leurs employés s’inscrit dans ce registre.
Source : profil Instagram de Paris Match
Elle a suscité de nombreuses réactions, souvent émotionnelles ou morales.
Mon objectif ici n’est ni de juger les personnes, ni d’évaluer leur sincérité psychologique, ni de statuer sur des faits juridiques.
Il s’agit d’une analyse sémiolinguistique : observer comment le discours est construit, ce qu’il donne à voir, ce qu’il met à distance, et ce qu’il remplace.
Il se trouve que c'est également une partie souvent méconnue de la linguistique et de la communication verbale : l'analyse de discours orientée détection du mensonge, voire la criminalité (ce qu'on appelle les sciences forensiques).
La question directrice est volontairement simple :
À quoi sert ce discours, linguistiquement et symboliquement ? que chache-t-il ? que ne dit-il pas ? que choisit-il de dire ? montrer ? assumer ?
Cadre d’analyse du discours – Une approche sémiolinguistique
Cette analyse mobilise plusieurs niveaux classiques de la linguistique et de la sémiologie du discours :
l’organisation informationnelle (ce qui est dit en premier, en dernier, ou pas du tout),
le choix des catégories lexicales (actions, états, émotions, abstractions),
la gestion des acteurs (qui fait quoi, ou qui disparaît),
la temporalité et la narration,
les procédés symboliques (métaphores, figures, oppositions de sens),
la fonction pragmatique du discours (apaiser, se protéger, légitimer, anticiper).
Il s’agit donc autant de repérer des « indices de mensonge », que d’analyser la logique interne du texte.
En effet, dans le cas de la détection du mensonge, on gardera en tête que tous les éléments précédents sont nécessaires. Et ce sont principalement les incohérences, les ruptures, les redondances, les métaphores, les incarnations qui importent.
Mon analyse s'appuie sur une expertise de plus de 15 ans. Cette approche est étayée dans le champ scientifique, sur tout le courant de la linguistique pragmatique en général, et plus précisément à travers les recherches menées par James Pennebaker, Judee Burgoon et Aldert Vrij (pour ne citer qu'eux). La méthode que j'ai développée et que j'utilise dans mon quotidien repose sur 12 pilliers complémentaires. Evidemment je ne vais pas développer tous ces aspects ici. Mais nous développerons les items centraux : pronoms, temporalité, et syntaxe.
C'est cette méthode complète que j'applique dans les domaines suivants, pour vous donner un exemple :
Fausse déclaration à l’assurance, utile pour l'enquête interne, les juristes, l'expert d'assurance, afin d' orienter des questions complémentaires, sans accuser sur :
sinistres (incendie, vol, dégât des eaux)
déclarations écrites ou orales
récits post-événement
Les ressources humaines et enquêtes internes, idéal pour les RH, médiateurs, cabinets de conseil pour analyser le récit de ce qui peut se passer en cas de :
signalement de harcèlement
conflits internes
plaintes, contre-plaintes
comptes rendus écrits ou entretiens
La communication de crise, naturellement recherchée par les dirigeants, communicants, agences RP, pour adapter les stratégies de cadrage (c'est le cas dans la lettre des Moretti) en contexte de :
lettres aux employés
communiqués officiels
prises de parole post-crise
excuses publiques
Plus généralement, la lutte contre la fraude (hors assurance), etc.
Ce que la lettre ou discours public des Moretti révèle
Evidemment, cette déclaration est travaillée, et non spontanée. Chaque mot a été sous-pesé. Sans doute sous conseil d'un avocat, voire plusieurs, voire des consultants en communication.
Il n'en relève pas moins que les intentions (cachées et affirmées) sont décodables, à la fois dans la sémantique (les mots utilisés) mais également dans la syntaxe (l'espacement entre les mots).
Pour faire simple, et que vous puissiez retenir quelque chose de cette analyse , retenez cette phrase :
Il n'y a pas 36.000 façons de dire je t'aime
C'est un mantra que j'utilise souvent, et que vous avez déjà entendu si vous suivez certains podcasts auxquels j'ai participé. Il raconte une chose facile à retenir : en langue, le chemin le plus court est le plus sincère.
Premier paragraphe, premières maladresses
Premier aspect qui découle du principe précédent : l'espacement entre le Sujet et l'Objet est normalement court. Dans la phrase Je t'aime, le "je" et le "tu" sont quasi en fusion (pas de mots entre les deux).

Première maladresse, les écarts entre un "nous" statutaire (et décisionnaire = "nous décidons") et le "vous" est infini puisque ce dernier pronom personnel, "vous", est inexistant dans cette première partie.
Seul le "votre douleur" est présent, en toute fin de phrase. Qui plus est, cet aspect fort émotionnel est totalement neutralisé par le "nous nous devons". Ici c'est donc la modalité du DEVOIR qui s'associe au champ lexical de l'APAISEMENT. "Nous nous devons en effet d'apaiser votre douleur". Ce sont deux champs lexicaux qui s'opposent ainsi... Or il aurait été sans doute plus délicat "d'incarner", "de vouloir", "de ressentir le besoin de", "d'entendre et comprendre", c'est-à-dire un champ lexical plus humain et empathique.
On notera également l'écart très important entre le "nous" en début de phrase et le "chagrin immense" localisé en totale fin de phrase. Ca fait beaucoup...
Deuxième paragraphe, le grand moment de sincérité
En appliquant ce principe-phare SVO, il ressort un effet surprenant, invisible à l'oeil nu ou lors d'une première lecture "néophyte" ou ordinaire.
Mais regardez dans les phrases suivantes celle qui est la plus courte, la plus efficace, la plus simple :

C'est la dernière phrase "depuis le 1er janvier, nous incarnons le malheur qui frappe le Constellation". C'est la phrase la plus sincère de toute cette déclaration :
la voie verbale est active
le "nous" n'est pas abstrait mais représente des personnes identifiées
structure SVO
la temporalité "depuis le" n'est pas au milieu de la phrase mais en début de phrase
l'apect métaphorique de la tournure "nous incarnons le malheur"
C'est la partie la plus forte, la plus sincère, la plus incarnée (c'est le cas de le dire puisque c'est le verbe utilisé). En parlant de cela, on voit bien que la qualité des verbes utilisés corrobore cette analyse : nous décidons > nous portons > nous incarnons.
C'est normal, le couple Moretti est focalisé sur lui, c'est humain. Nous sommes tous les centres de nos nombrils. Mais nous voyons là comme un paradoxe puisque la lettre est censée porter les valeurs d'empathie, etc.
Derniers paragraphes, une tentative ratée
Cette fois-ci, intéressons-nous à la temporalité. Pourquoi ? Parce qu'en linguistique, les temps verbaux ne servent pas uniquement à situer une action dans le temps : ils traduisent aussi le degré d’engagement du locuteur vis-à-vis de ce qu’il énonce.
Si vous vous souvenez de vos cours de grammaire, vous vous souvenez que le conditionnel est un temps différent du présent. C'est un temps de non réalisation.
En effet, le conditionnel n’est pas un simple temps grammatical. Il appartient à ce que les linguistes appellent un mode de non-actualisation : il permet d’évoquer une action possible, envisagée ou hypothétique, sans jamais l’inscrire dans la réalité des faits.
Dire « nous aurions pu », « nous ferions » ou « cela aurait été », ce n’est pas décrire une action, c’est maintenir une distance avec sa réalisation.
De même le futur sans date précise, qui rappelle le fameux "on s'appelle" qui n'arrive jamais... En résumé, le futur employé sans date, ou sans échéance, ou sans condition concrète, fonctionne comme une promesse ouverte, symboliquement engageante mais factuellement vide.
Ce futur crée l’illusion d’un engagement tout en repoussant indéfiniment son accomplissement.
Linguistiquement, ces formes verbales produisent un effet clair : elles suspendent l’action dans un temps flou, protègent le locuteur de toute vérification immédiate et déplacent l’attention du fait vers l’intention.
Dans les discours à fort enjeu, ce choix temporel n’est jamais anodin : il signale moins ce qui a été fait que ce que l’on choisit de ne pas inscrire dans le réel.

Donc là ça fait mal, parce que ce temps futur sans date (et vide donc) s'applique précisément aux verbes "ne pas abandonner" et "tout pour vous soutenir"....
Qui plus est, le verbe de tentative final, au participe présent — « essayant d’apporter du secours » — mérite une attention particulière.
En linguistique, les verbes de tentative (essayer de, tenter de) appartiennent à une catégorie bien identifiée : celle des verbes à accomplissement non garanti. Ils décrivent une intention ou un effort, mais n’engagent en rien le résultat de l’action.
Dire « aider », « secourir » ou « prendre en charge » inscrit une action dans le réel.
Dire « essayer d’aider » maintient cette action dans une zone intermédiaire, où l’intention est affichée, mais où l’efficacité reste indéterminée. Linguistiquement, l’accent est déplacé du résultat vers la bonne volonté.
Accumulé à d’autres marqueurs — temporalité floue, abstraction, passif, négations anticipées — ce « essayer de » contribue à dessiner un locuteur très attentif à la maîtrise de son discours, mais paradoxalement peu ancré dans une description empathique et incarnée de l’action.
Conclusion : pas si empathique...
Cela fait beaucoup de micro-signaux linguistiques qui ne sont pas valorisants pour le couple Moretti. Ce discours les positionne comme locuteurs contrôlant leur communication (décisionnaires, on l'a vu), mais peu empathiques finalement. Il y aurait bien sûr beaucoup d'autres éléments à développer mais voici pour vous sensibiliser à la profondeur et à la technicité d'une analyse sémiolinguistique sur un cas concret. Et vous démontrant aussi que tout une partie du discours n'est pas maîtrisable ! Et c'est plutôt une bonne nouvelle.
Si vous êtes confronté à des déclarations sensibles — en ressources humaines, en contexte juridique, en enquête interne, en assurance ou en communication de crise — et que le discours devient un enjeu en soi, cette méthode peut vous aider à y voir plus clair.
À titre expérimental, un challenge est proposé sur le site pour illustrer concrètement à quel point nos interprétations du non-verbal peuvent être rapides — et trompeuses.







