Impact de l'IA sur nos relations humaines : ce que personne ne dit
- elodie

- il y a 5 heures
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Dans la dernière partie de mon dernier ouvrage - Ce que les gestes et les mots disent des autres - j'évoquais déjà l'impact du distanciel en tant que forme de communication. Sur nos relations humaines, nos perceptions et comportements. Ici, j'aimerais aller encore plus loin en évoquant l'impact de l'utilisation - quasi systématique - de LLM type ChatGPT, Claude, Gemini ou Perplexity ou autre - lors de nos échanges épistolaires (mails, SMS, posts, etc.)
Avant l'IA nous étions déjà des Hommes troncs
Point important à souligner avant d'aller creuser davantage, la pandémie a largement automatisé et rendu quotidienne notre utilisation des applications à distance. Zoom, Teams et autres nous permettent de nous organiser à distance. Que ne ferions-nous pas sans elles ? Si ces technologies permettent des avancées sur le fond et le contenu, la forme elle en prend un sacré coup.
C'est simple, nous sommes devenus des hommes et des femmes "troncs". Seulement visibles par le haut de notre corps, quand l'image ne fige pas et que les pixels ne sont pas trop présents, nous sommes seulement appréhendables par le haut de notre buste, le cou et le visage.
Ainsi semi-désincarnés, nous échangeons heureux de nous voir et de nous connaître, en oubliant qu'une "vraie" communication est un échange "incarné", fait de chair et de sang. Si la voix semble être la dimension communicationnelle la plus épargnée, on oublie pour tout ce qui est :
1) de l'ordre de l'infralinguistique (odeurs, rougissements, dilatation des pupilles, phéromones, etc.).
2) De même pour le proxémique, c'est-à-dire la gestion territoriale des individus à travers le positionnement de leur corps dans l'espace.
3) Et également la kinésique (mouvements et orientation ) concernant le bas du corps, alors même que cette zone recelle souvent des informations au moins aussi importantes que le haut du corps. En effet, mouvements de pieds et orientation des jambes font partie des zones les moins contrôlées et contrôlables, les rendant précieuses lors d'un échange.
Tous ces aspects disparaissent, sont oubliés, sans faire de bruit. A demi aveugles, nous oublions que la disparition de ces dimensions accentuent les incompréhensions.
Je ne reviendrai pas ici sur la dimension à la fois anthropologique, sociale et psychologique du toucher, tant le sujet est vaste. Mais rappelons-nous que nos ancêtres avaient en commun avec les primates d'apprécier particulièrement les séances d'épouillage... Le toucher génère des hormones particuières et apaise les esprits (Cf. les travaux de Boris Cyrulnik), tout en organisant la territorialité et les enjeux de statuts des individus. Les nouvelles technologies font totalement impasse sur cet aspect que les anglo-saxons déterminent comme une catégorie à part : le toucher est en plus du
kinésique, infralinguistique, etc.
Comment l'IA change notre façon de penser, de parler et d'interagir
Puisque nous sommes décorporés, intéressons-nous aux mots alors ! C'est le principal instrument par lequel les LLM (ChatGPT, Claude, Gemini ou Perplexity...) s'expriment.
3 dimensions me semblent particulièrement inquiétantes.
1- L'IA est un simulacre de réel
L'IA n'est pas le réel : elle en est la représentation intellectualisée et algorithmique.
Mais à la façon du mythe décrit pas Roland Barthes, le réel est vidé de sa substance et de son sens, pour ne devenir qu'une "coquille vide" où un mot en remplace un autre.
Le vrai n'existe plus, il n'y a que des narratifs en compétition, qui se prévalent.
Pour en savoir plus sur l'apport magistral de Baudrillard concernant les régimes de signes, vous pouvez lire cet article et voir la conférence en IA associée.
2- L'IA va d'abord nous gâter (avant de nous manipuler).
Elle est ce qu'on appelle "sycophante", c'est-à-dire qu'elle va toujours aller dans votre sens et trouver vos questions ou projets "remarquables". Elle nous habitue déjà à des interlocuteurs qui ne se fatiguent jamais, ne nous contredisent jamais, ne nous déçoivent jamais.
Entraînées sur du RLHF (Reinforcement Learning from Human Feedback), les IA sont récompensées chaque fois qu'elles produisent un langage poli, non-conflictuel, équilibré. Elles ne peuvent structurellement pas être brutales, directes, impolies.
Au bout d'un moment, les humains — avec leurs mauvaises humeurs, leurs silences, leurs revirements — vont sembler bien défectueux. Quelle place d'ailleurs demain pour la colère ? le désaccord ?
Je cite souvent les travaux de Thomas-Kilmann sur la consolidation des liens après un conflit.

Leurs travaux démontrent très bien deux choses :
(a) le conflit est une dimension naturelle des interactions humaines
(b) lorsqu'un conflit est surmonté, les liens entre les personnes sont plus forts qu'avant le conflit.
Dans un monde où tout est atténué, contourné, évité, quid de ces dynamiques comportementales essentielles à la création du lien humain ?
La dispute, la colère, la frustration : ce n'est pas du "bruit" à éviter dans une relation — c'est sa matière première !
Dans la relation amoureuse, le conflit est une partie naturelle de l'intimité. Et la réparation est le chemin vers une intimité plus profonde et une compréhension mutuelle. Un conflit bien géré peut conduire à une compréhension et une empathie plus grandes. Gottman l'a montré sur 3000 couples : ce qui prédit la solidité d'un couple n'est pas l'absence de conflits, c'est la capacité à réparer après le conflit.
Une génération élevée dans la friction zéro ne saura plus réparer. Parce qu'elle ne saura plus tolérer d'avoir été blessée.
Si vous souhaitez creuser ce sujet, très bonne vidéo du Huff sur le sujet de l'addiction aux compliments utilisée par l'IA et les entreprises.

3- L'IA "bullshit" le réel en le rendant politiquement correct
De ce point de vue là, l'euphémisme est son instrument favori. L'IA produit à l'infini un langage qui évite le réel inconfortable.
L'euphémisme le fait sur la réalité extérieure ("restructuration" pour "licenciement"), la sycophantie le fait sur la réalité relationnelle ("c'est brillant" pour "c'est passable").
Dans les deux cas, le signe se déconnecte du référent — c'est du Baudrillard niveau 3/4 : le signe simule le réel.
"Merde", voilà un mot qui va donc disparaître.
Martine Chosson raconte cette anecdote qui s’est déroulée e entre Robert Doisneau et Henri Cartier-Bresson. Celui-ci, après avoir vu les clichés de l’artiste, a explosé [8] :
« - Ce que tu viens de me montrer, c’est de la merde ! Entends-tu, de la merde ! Rien d’autre ! » (1)
(PDF) La langue de bois : typologie, marqueurs, et spécificité [accessed Jun 11 2026].
Si Cartier-Bresson usait de la langue de bois, il aurait dit quelque chose du genre : « Tu es sur la bonne voie, tu dois continuer ainsi, cependant, tu dois faire attention de ne pas tomber dans le convenu, tu dois encore trouver ta propre expression stylistique. »
Cette question de ne pas pouvoir nommer le réel pour ce qu'il est touche à l'aspect même de Vérité.
On rappellera que par définition même, dans un monde totalitaire et totalisant, toute pensée critique devient intolérable. Elle est vécue comme une trahison, voire comme une agression contre laquelle il est urgent de se défendre et de riposter. Le phénomène est complexe car il touche au fondement même de l’ethos de vérité. Le fascisme s’engouffre ainsi dans la faille du relativisme à tout crin est un des items majeurs : puisque tout se vaut, rien ne se vaut.
Hannah Arendt le rappelle : " La « banalité du mal » désigne d’abord la propension d’Eichmann à ne parler que par clichés. Il ne s’approprie pas ce qu’il dit et les règles de langage inventées par les nazis contribuent à le priver de la conscience de ses actes. Tout ce qui concerne l’extermination est exprimé par des euphémismes : « solution finale », « traitement spécial », comptabilisation des « pièces », « regroupement », « changement de domicile », etc." (Article Aurore Mréjan)
Comme nous le rappelle Ece Temelkuran, la mutation qu'a subie la perception humaine et qui rend possible la fragmentation de la réalité s'est tellement bien passée que la question de la moralité est devenue dénuée de sens, voire d’intérêt. Les faits et la vérité sont devenus ennuyeux. Et comme nous le rappelle à juste titre Etienne Klein
« la nuance (…) c’est un peu emmerdant et les gens qui parlent sans nuance donnent l’impression d’avoir raison ». (2)
(2) Cité dans le livre Anti Bullshit.
4- Avec l'IA, demain tous paranos ?
Les progrès récents de l'intelligence artificielle permettent désormais de fabriquer des vidéos, des voix et des images d'un réalisme saisissant.
Les chercheurs Robert Chesney et Danielle Citron ont montré que cette évolution ne menace pas seulement la vérité, mais également notre capacité à établir ce qui est authentique.
Ils parlent de liar's dividend (« dividende du menteur ») : lorsqu'une technologie permet de fabriquer de faux contenus crédibles, les individus mal intentionnés peuvent également nier des contenus parfaitement authentiques en affirmant qu'il s'agit de deepfakes. Le problème n'est donc plus seulement de croire au faux, mais de ne plus croire au vrai.
Voici comment le Fake Tome Cruise nous montre un tour de magie :
Plusieurs travaux suggèrent que les deepfakes augmentent moins la crédulité qu'ils ne développent l'incertitude. Autrement dit, les individus ne deviennent pas nécessairement plus naïfs ; ils deviennent plus méfiants.
Vaccari et Chadwick ont ainsi montré que l'exposition à des contenus manipulés tend à réduire la confiance générale envers l'information. À terme, cette dynamique pourrait produire une forme de suspicion permanente : chaque vidéo, chaque enregistrement audio, chaque témoignage visuel pouvant potentiellement être contesté.
La conséquence est redoutable : lorsque tout peut être faux, plus rien ne peut véritablement servir de preuve. Le doute cesse alors d'être un outil critique pour devenir un état psychologique chronique.
Cette évolution est d'autant plus préoccupante que la confiance constitue l'un des fondements de la vie sociale. En effet, les recherches en psychologie évolutionniste ont montré que la coopération humaine à grande échelle repose sur notre capacité à accorder un crédit minimal aux signaux produits par les autres membres du groupe. En fragilisant la valeur probante des images, des voix et des visages, les deepfakes pourraient ainsi attaquer l'un des socles invisibles de notre grégarité. Une société où chacun soupçonne en permanence la manipulation n'est pas seulement une société plus prudente ; c'est aussi une société où la coopération est amoindrie.
Conférence en IA
L'enjeu n'est peut-être pas de savoir si l'intelligence artificielle deviendra un jour humaine. Mais plutôt de comprendre ce que son usage quotidien est en train de faire de nous.
Si vous pensez, vous aussi, que ces questions sont stratégiques pour vos équipes, vos managers ou votre organisation, j'interviens en conférence pour explorer l'impact de l'IA sur le langage, les comportements, la confiance et les relations humaines.
Parce qu'à l'ère de l'intelligence artificielle, comprendre la technologie ne suffira pas. Il faudra aussi comprendre ses effets sur l'humain. Contactez-moi ici.



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