• elodie

Un monde en perte de sens ou la pensée gorafique

Existe-t-il des indicateurs du "déclin" de notre société ? Quels sont les indices d'une perte de sens patente ? Voici quelques extraits de l'ouvrage Anti Bullshit. Il me semble que le concept de "pensée gorafique" apporte un éclairage certain sur notre monde, et la manière dont il bascule actuellement. Certains mots sont symptomatiques de ce "bullshit" généralisé, langue privilégiée de la post-modernité.


Définition du concept de pensée gorafique


De manière judicieuse, l’économiste Frédéric Lordon propose ce néologisme. Il est construit à partir du nom du journal satirique en ligne Le Gorafi. Celui-ci est une satire – plutôt réussie – du célèbre journal Le Figaro. En reprenant les codes journalistiques, Le Gorafi donne un regard cru sur la société française et son actualité. Pour vous donner une idée, voici quelques titres amusants qui ont fait son succès : « Aider un ami à déménager : la crainte n° 1 chez les 18-35 ans », « Pôle Emploi : Un “bug” aurait permis à des demandeurs d’emploi de trouver du travail », ou encore « Nabilla au Grand Journal :“Oui l’Europe a manqué cruellement de réalisme économique dans la gestion de la crise chypriote” ». Ou bien : « Bernard Henri-Lévy arrêté alors qu’il tentait de s’enterrer vivant au Panthéon ». Les tweets du compte officiel du journal connaissent un succès important. Seulement voilà, on a pu observer un phénomène étonnant ces derniers temps. Certains faits d’actualité, véridiques, ont été à tort attribués au Gorafi.


Emmanuel Macron ou le président épidémiologiste


La pensée gorafique est le symptôme d’un réel tellement ubuesque qu’on le confond avec une blague, on ne le prend pas au sérieux. Le Gorafi est mort deux fois ces derniers temps. Le 30 mars 2021, un flash info circule : « Selon ses proches, Emmanuel Macron a acquis une maîtrise des travaux épidémiologiques, au point de ne plus forcément suivre les conseils des scientifiques » (Le Monde). Beaucoup de gens ont pensé qu’il s’agissait d’une news Le Gorafi. Non, il s’agissait bien du chapô de l’article « Comment l’entourage d’Emmanuel Macron met en scène un président qui serait devenu épidémiologiste ».



Le mythe du « président épidémiologiste » est sérieusement proposé par le média français le plus lu, sans être remis en cause ou interrogé. Stupéfaction.




Quelques semaines plus tard, le 23 avril 2021, autre flash info : « Élection présidentielle de 2022 : la ministre déléguée à la Citoyenneté Marlène Schiappa souhaite que Cyril Hanouna anime le débat de l’entre-deux-tours » (Le Monde). Prise initialement pour une fake news, l’information sera bien validée. Sidération.



Le protocole expérimental mis en place


Frédéric Lordon a mis en place un protocole expérimental, il soumet des phrases à des participants en leur demandant à chaque fois s’il s’agit d’un énoncé gorafique ou réel. Voici les phrases qu’il soumet :

  1. « Muriel Pénicaud : “Pour toucher le chômage partiel, il faudra désormais travailler.” »

  2. « Muriel Pénicaud appelle les employeurs à “ouvrir leurs chakras pour mieux embaucher”. »

  3. « Muriel Pénicaud demande aux intermittents du spectacle de se trouver un vrai travail. »

  4. « Député LREM : “La méditation pourrait réduire les inégalités à l’école.” »

  5. « Jean-Michel Blanquer promet deux enseignants supplémentaires pour la rentrée en Île-de-France. »

  6. « Le gouvernement annonce la création d’un deuxième ministère de l’Écologie. »

  7. « Il y a tellement d’ouragans cette année que l’ONU a épuisé les prénoms disponibles pour les nommer. »

  8. « Regarder les forces de l’ordre dans les yeux sera maintenant passible de six mois de prison. »

  9. « Évacuation de migrants à Paris : Stanislas Guérini défend le préfet de police : “Rien ne dit qu’il a donné l’ordre de faire des croche-pattes.” »

  10. « Gérald Darmanin : “Félicitations à la gendarmerie nationale qui reçoit pour la sixième année consécutive le 1er prix de la relation client dans la catégorie service public.” »

  11. «Aurore Bergé :“Un journaliste qui enquête et qui met en cause le gouvernement, c’est une forme de séparatisme.” »

  12. « Le garde des Sceaux inaugure la boutique éphémère de Label PePs. Dans cette boutique, on achète responsable et solidaire des produits fabriqués en prison dans des conditions responsables et inclusives. »

  13. « Emmanuel Macron :“Il n’y a jamais eu d’épidémie de coronavirus en France.” »

  14. « Emmanuel Macron : “Il n’y a pas de violences policières.” »


Ne plus savoir faire la différence entre le vrai et le faux...


Les résultats ne sont pas bons... Il est difficile de faire la différence. Le propre de la pensée gorafique c’est le manque de tenue et de respect, la pensée petite-bourgeoise évidente (pour reprendre un terme de Barthes), l’absence de honte des locuteurs. Fréderic Lordon précise :

« Un député LREM est un peu rudoyé sur BFM (on peine à le croire mais, passé certains degrés, tout devient possible) à propos de la légère difficulté pour les parents à télétravailler en assurant simultanément l’éducation de leur marmaille pendant le confinement : Bruno Questel ne comprend pas la question, ne voit pas le problème. Un twittos notoire, et notoirement de gauche (Rachid l’Instit), feint de lui venir en aide : “Je suis désolé, mais il [Questel] a raison, on peut télétravailler tout en ayant son enfant chez soi. Il suffit de le laisser entre les mains du personnel de maison et de se rendre dans sa résidence secondaire. Question d’organisation.”»

(Source : « Critique de la raison gorafique », par Frédéric Lordon, Les blogs du Monde diplo- matique, 7 avril 2021).


L'humour comme voie / voix de sortie ?


La pensée gorafique utilise le bullshit de la langue en faisant croire évidente et naturelle sa vision idéologique du monde. Elle impose en écrasant, ridiculisant, méprisant l’autre : c’est une négation de l’altérité et du vécu.

Comment s’en sortir ? De mon côté, je n’ai trouvé que l’humour. Mais quel bouclier de protection et de défense revivifiant ! La déclaration d’un président « épidémiologiste » a suscité la création de « memes » sur Twitter. Il s’agit d’un nouveau phénomène sémiologique. Les photos du réel sont reprises stricto sensu mais leur légende oriente complètement différemment l’interprétation. Par exemple, une vraie photographie d’Emmanuel Macron en train de skier est retweetée, avec la légende suivante :






« Comment passer sous silence son ascension de l’Everest à ski en moins de 4 h. Les Sherpas népalais, médusés devant un tel exploit, le sur- nommèrent “SvargakŌ prabhu” qui signifie “Seigneur des cieux”. » Une autre photographie du président en jet-ski porte la mention : « L’avion présidentiel en panne, dans l’urgence, Emmanuel Macron décide de rejoindre en jet-ski Washington pour une conférence au sommet devenant ainsi le premier homme à traverser l’Atlantique de cette façon. Durant la traversée, il étudie la faune et rédige un ouvrage naturaliste. » Une autre encore, oùil est en uniforme militaire, est légendée ainsi : « Pilote de chasse aguerri, Emmanuel Macron dirigera la patrouille de France lors du prochain 14 juillet. »


Preuve en est que, pour le meilleur et pour le pire, les réseaux sociaux sont aussi une source de créativité nécessaire et vitale pour se réapproprier un espace public de plus en plus refermé et inaccessible. Entre Jojo-le-Gilet-Jaune, les éditorialistes types (Christophe Barbier, Raphaël Enthoven & co), les extrémistes de tout bord et les conspirationnistes, il reste tout de même de la place pour ce qui fait notre humanité : l’humour.

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