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Communication politique et communication publique : le risque des mots creux (étude de cas)

Dernière mise à jour : 12 déc. 2023

La demande d'une journaliste d'étudier un cas concret de communication municipale qui a fait polémique me permet d'aborder ce sujet crucial. Nous allons donc revenir sur les différences entre communication politique et communication publique. Je vous présenterai ainsi mes éléments de réponse en tant que sémiologue et linguiste sur ces aspects de la communication. Un cas passionnant qui soulève ce questionnement : pourquoi et comment la colère et l'indignation naissent des mots / maux communiqués ?


Quelles différences et complémentarités entre communication publique et communication politique ?


Qu'est-ce que la communication politique ?


La communication politique est un domaine complexe qui ne peut être réduit à des tactiques simples pour gagner la conviction des électeurs. Elle englobe une variété de stratégies et de techniques, y compris l’utilisation d’affiches, de petites phrases (sound bites), de réparties, de scénographies, de prestations télévisuelles, de slogans, de fuites, d’événements préfabriqués, de storytelling, etc. Mais elle ne peut s'y réduire.


La communication politique est souvent considérée comme inhérente au pouvoir. On peut même aller jusqu’à affirmer que communication et politique nouent des liens consubstantiels couvrant plusieurs dimensions, et ce bien avant l’essor des médias de masse. Est-ce pour cette raison que l'homme politique apparaît comme un “communicateur” dans l'âme ? En effet, la prise de parole est un enjeu indispensable pour le représentant politique, qui doit élaborer une stratégie du “faire comprendre” qui tient compte d’une représentation du public et d’une utilisation du média.


Qu'est-ce que la communication publique ?


La communication publique, quant à elle, peut être définie comme un ensemble de pratiques et de stratégies mises en œuvre par les institutions publiques, nationales et locales, pour diffuser de l’information et optimiser leurs discours. Disons-le clairement, la communication publique œuvre souvent à la neutralisation de voix potentiellement discordantes.


De ce fait, la communication publique recouvre des relations d’interdépendance entre spécialistes du maniement des informations, journalistes, représentants politiques, partenaires (associatifs, parapublics ou privés) et consultants extérieurs à l’institution. Elle est donc, la plupart du temps, le fruit d’un travail collectif et collaboratif.


Ses objectifs sont multiples : valorisation des institutions publiques auprès du grand public, enjolivement des actions menées par les représentants politiques (équipe municipale, notamment), informer sur les prochaines grandes mesures et décisions impactantes sur la vie des citoyens. A noter que la communication publique agit à la fois à une échelle nationale, mais également locale.


Différences et complémentarités entre communication publique et politique


La communication publique et la communication politique sont deux concepts qui, bien que liés, ont des différences notables. En effet, la communication publique est une démarche mise en œuvre par les institutions publiques, nationales et locales, afin de mieux faire connaître ses actions, là où la communication politique est plus directement liée à l’activité des représentants politiques et à leurs stratégies de communication dans les médias.


Il est important de noter que ces deux formes de communication sont interdépendantes. Plutôt qu’une frontière qui les séparerait radicalement, c’est une relation d’interdépendance (ou de dépendances réciproques) qui caractérise les liens entre communication publique et communication politique. Cette interdépendance se retrouve aussi dans les relations professionnelles entre communicateurs publics et collaborateurs d’un élu local ou d’un ministre.


Le cas Papillon : une illustration du verbiage en communication politique


Elément de contexte


Fin 2023, une journaliste me contacte pour me demander mon avis sur la manière de communiquer de l'équipe municipale. En effet, certains habitants de la ville de Melle se plaignent auprès de la Mairie de la nouvelle sémantique décidée pour parler de cette aglomération.


Evidémment, ce genre d'étude de cas est un régale pour tout sémiologue. Il s'agit en effet de comprendre les décalages de sens entre les volontés des uns et les représentations des autres. Voici donc les éléments qui me sont communiqués. Tout d'abord la lettre d'un couple qui exprime son étonnement aux équipes municipales. J'ai caché leur identité afin de préserver leur anonymat.


Lettre transmise aux médias par un couple qui s'adresse à la municipalité de Melle

Vous trouverez également quelques illustrations et passages du journal local, produit par la municipalité de Melle.



La commune de Melle transformée en papillon

Le texte rédigé par la Municipalité pour expliquer sa démarche "papillonesque"

Le regard du sémiologue et du linguiste


J'ai tout d'abord remercier la journaliste pour ce que l'on peut qualifier d'une belle étude de cas. Je l'ai donc nommée "Etude de cas papillon" dans mes dossiers. Comme je le disais, il est toujours passionnant, pour le sémiologue, d'analyser et comprendre les phénomènes langagiers en contexte politique et collectif. Voici la réponse que je lui ai transmise.


Dans mon ouvrage "Anti Bullshit", je m'intéresse particulièrement aux phénomènes linguistiques et leur lien avec la réalité. Quelle est la nature des discours pertinent ? A l'inverse, comment repérer les discours "bullshit", vide de sens ? Il me semble que ces mêmes interrogations peuvent se poser quant au document de la mairie que vous m'avez fait parvenir.


En effet, la métaphore du papillon m'interpelle, à juste titre. Dans un monde désenchanté, le recours à la métaphore, à la poésie, voire au lyrisme, semble pertinente. C'est ce que l'on pourrait nommer le réenchantement du monde. 


Lorsque le mot se fait résonance, à la fois symbole et archétype, il est porteur d'une force "imaginale". Comme le rappelle Henry Corbin :


"Le monde imaginal est composé des héros, mythes, anges, muses et fées, en somme des archétypes, briques constitutives du monde du sens."

Dans mon ouvrage, j'ai postulé la chose suivante : C’est parce qu’il y a un fond imaginal commun, que la petite histoire s’inscrit dans la grande Histoire. Ce qui m'amène peut-être maintenant aux points plus "fâcheux", si ce n'est délétère concernant la revue municipale de Melle...


Tout d'abord, si la métaphore du papillon a été choisi pour réenchanter le quotidien des habitants, de manière poétique et pédagogique, cela nécessite quelques présupposés : 


Le "mythe fondateur" d'une ville ne se décrète pas ! Il se vit et s'incarne.


L'interrogation portée par les époux laisse sous-entendre que l'émergence de cette figure du papillon s'est faite sans concertation. Cette situation me rappelle ainsi ce passage d'Alice aux Pays des merveilles, lorsque Humpty Dumpty déclare :

« Quand j’utilise un mot, dit Humpty Dumpty avec un certain mépris, il signifie exactement ce que j’ai décidé qu’il signifie, ni plus, ni moins. » Lorsque Alice lui demande si on peut donner autant de sens différents à un mot, Humpty Dumpty répond : « La question est de savoir qui est le maître – c’est tout. »

Un passage savoureux et éclairant sur les mécanismes sous- jacents de la langue, et du bullshit ! 


Toute visée pédagogique explicite les mots (versus les discours jargoneux). Ce qui ne semble pas le cas ici. On retrouve plusieurs éléments de langage dans l'edito municipal. Par exemple, les expressions "déplacements doux", "rénovation sur le bâti inoccupé", "à l'image des énergies de notre communes" mériteraient d'être explicitées concrètement.


Par ailleurs, la poursuite des "objectifs" est mentionnée, sans que ces derniers ne soient jamais qualifiés". On comprend bien la situation de défiance dans laquelle se trouve certains électeurs. La philosophe Hanna Arendt nous le rappelle : " Dès que le rôle du langage est en jeu, la question devient politique par définition." 


En effet, les discours politiques, qu'ils soient nationaux ou communaux, sont basés sur une dimension contractuelle (souvent évacuée). Le discours est un engagement tangible de la part du locuteur qui en devient le garant. Il y a donc des attentes d’un alignement entre le dire et le faire chez le ou les destinateurs.


Enfin, la "plainte" des concitoyens pourrait paraître anecdotique. Après tout, si la mairie veut faire de sa ville un papillon, il n'y a pas péril en la demeure, pourrait-on se dire. Je n'en suis pas si sûre... L'imposition unilatérale d'un langage totémique est hasardeuse. Pourquoi ?


Elle touche aux fondements de l'identité des individus. Décréter un "animal totem", c'est construire un certain types de liens entre les individus, un certain imaginaire commun, en somme une "psyché collective". Il est normal que cette question soulève des mécontentements : on ne touche pas aux identités des individus et des collectifs impunément. 


Par ailleurs, et ce sera mon dernier point . Un discours politique reste au niveau des mots, plutôt des belles paroles, s'il ne s'incarne pas dans le réel, je l'ai dit. Les rites et rituels sont une manière collective d'incarner des valeurs et une idéologie commune. D'où ma questions : Quels rites et rituels la Mairie de Melle a-t-elle mis en place pour s'assurer du "vivre ensemble" de ses communes ? Il est d'autant plus délétère de toucher aux questions d'Identité lorsque le Vivre Ensemble ne s'incarne plus


J'espère que le partage de cette étude de cas vous aura permis de vous sensibiliser à l'utilisation des mots, dans un contexte particulier, celui de la communication à mi-chemin entre la com' pol' et la com' publique. En l'occurence dépecer les mots de leur rapport au réel est un acte de désenchantement.




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